Monday, July 2, 2012

JED5


Elle croyait à l’avenir : elle vivait, elle bâtissait.
Moi je doutais, je m’ennuyais - et j’écrivais.
Penser était utile, mais parfois épuisant.
À force de rester accroché aux mots
on perdait de vue ce qui nous entourait :
les objets et les visages, ce qu’on pourrait,
si on le voulait, toucher. On en partait pour
réfléchir, c’était le motif ; on y revenait à la fin.
Mais entretemps  on avait oublié, on avait
arrêté de voir et de sentir. Le froid et la
chaleur, la haine et l’amour, la maison et
la rue s’offusquaient. Nous n’étions,
pendant le temps de la réflexion, qu’une
machine à déchiffrer et à organiser, un
appareil à extraire des conclusions. Ainsi
progressait, lentement, notre compréhension
de ce qui nous arrivait. Bien sûr, souvent il
fallait faire marche arrière et corriger. Et
puis, un jour, étant devenus sages de tant de
sagesse, la mort venait et nous emportait.
Après nous, d’autres, sachant ou ignorant
ce que nous avions appris, recommençaient
l’éternelle recherche de la vérité, croyaient
à la science, croyaient au progrès et à l’utilité
de l’effort accompli. Être un homme ou une
femme c’était cela. C’était cela la vie. 

(Joseph Edward Soice) 

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