Saturday, October 6, 2012

Amor, Locura y Muerte


 Je l’avais aimée, je l’avoue. Mais elle vivait dans un univers de fiction exacerbée et je n’ai compris que trop tard qu’elle m’a confondu avec un de ces personnages à demi fous et tragiques qu'elle rencontrait dans ses lectures. D'ailleurs elle écrivait elle-même des petites histoires pleines de bons sentiments qui n'étaient pas sans intérêt. Et une fois elle m’a envoyé un livre et m’a demandé avec insistance de le lire. Il s’agissait de Cuentos de Amor, de Locura y de Muerte, d’ Horacio Quiroga. J’aurais dû comprendre à ce moment-là, connaissant un peu la vie tragique de l'écrivain uruguayen et l'intrigue de ses histoires non moins dénuées d'événements tragiques, à qui j’avais affaire. Mais est-on censé comprendre immédiatement tout ce qui nous arrive?

Nous avons, avant et après cela, beaucoup parlé, de vive voix ou par écrit. Nous avons beaucoup parlé d’amour, bien entendu, et nous nous sommes souvent répétés que nous nous aimions: elle m’aimait et moi je l’aimais. Oh, combien! Mais lorsque le moment de nous rencontrer, souhaité et fixé par elle-même, est venu, elle a décidé, me surprenant désagréablement, de ne pas venir. Et comme il convenait à sa douce folie, elle ne me l’a annoncé, laconiquement et sans s'excuser, qu’à la dernière minute.  Je me suis souvenu alors que c'était elle qui la première m'avait parlé d'amour, me faisant sourire devant tant de naïveté. Qu'est-ce qu'elle savait de l'amour, étant si jeune, même pas 20 ans? Mais plus tard il semble bien que je me suis laissé tenter et que je suis entré dans son jeu de séduction.

La réalité ne l’intéressait pas, cependant. Mon charme à ses yeux provenait du fait que je vivais dans une autre ville et dans un autre pays, bien loin, ce qui favorisait mon insertion romanesque dans l'univers fantasque dans lequel elle se complaisait. Et il se peut qu’au moment où elle a renoncé à me rencontrer elle ait déjà trouvé un autre amoureux imaginaire, un fou quelconque ou un désespéré aussi perdu dans sa vie qu’elle l’était dans la sienne, disposé celui-là à alimenter et exciter ses égarements en jouant le rôle du personnage invraisemblable et tragique qu’elle avait souhaité me faire jouer à moi. 

Amor, locura y muerte, c´était donc ça qu’elle attendait de moi? Je n’étais pas prêt à jouer ce rôle. Il m'arrive d'être un homme passionné, c'est vrai, mais je suis en général assez prudent et je ne crois que modérément aux sentiments. Et puis je n’allais pas lui faire confiance comme ça, du jour au lendemain, je la savais trop jeune et un peu déboussolée. En plus, comme je l'ai remarqué et continuait de le constater, elle avait un ou deux amis peu recommandables, des sous-développés que je ne pouvais pas blairer.

Je ne prends pas de risques avec des gens que je connais mal et dont je ne suis pas sûr, ma propre folie ne va pas jusqu’à là. Je suis en conséquence sorti de sa fiction dès qu'elle m'a annoncé un soir, à demi essoufflée, visiblement nerveuse et pas du tout à l'aise, qu'elle ne viendrait pas me rejoindre. Il m'a semblé qu'elle n'était pas seule quand elle m'a parlé, il y avait quelqu'un à ses côtés en train de la guider dans sa stupide et héroïque démarche. De toute façon je n'ai pas discuté, je n'ai pas demandé des explications. Et j’ai sans hésitation et tout de suite fui le drame. L'idée d'aller la chercher là où elle était ne m'est même pas venue. Je n'aime pas les mélodrames. Je me suis beaucoup fâché, mais ça c'était plus tard. Je l'ai aussi un peu insultée quelques jours après sans aucune tendresse dans un message que je lui ai adressée par email (je l'ai appelé idiote et mal élevée), ce qui probablement lui a permis de croire qu'elle avait raison de ne pas me prendre au sérieux comme personnage romantique de tragédies à la Quiroga.

C’est ainsi que j’ai raté, par manque de dévotion et de conviction, d'intérêt et de courage - le courage d’aller jusqu’au bout du malheur dans une passion ridicule – ce qui aurait pu être la plus rocambolesque et effrayante histoire d’amour de mon existence par ailleurs monotone. Elle n'était pas une fille banale, loin de là, et si elle n'avait pas une idée très claire de la différence entre le bien et le mal, s’il lui arrivait de tomber en admiration devant des gens assez médiocres mais qui avaient du style, elle possédait, attrait indéniable, le sens du drame et le charme intempestif qui n'appartient qu'aux insensés. Il m’arrive  encore de penser à elle, je le jure, quand à la tombée de la nuit, fatigué de lire ou d'écrire sans arrêt, je me retrouve seul devant un livre qui ne réussit pas à éveiller mon attention. Sa tendre folie me manque, sa naïve arrogance de jeune fille qui découvre son pouvoir me manque, il me manque d'être encore le personnage parfois si aimé de ses touchants délires.    


P. S.

Cher Monsieur,

Je n’ai pas l’honneur de vous connaître. Mais je suis au courant de votre malheur : vous étiez à la portée de son désir et elle vous a permis à vous aussi de l’aimer. Sachez qu’elle ne connaît pas la différence entre le bien et le mal. Elle possède en même temps l’innocence et la pureté des anges et la cruauté et l’indifférence du démon. Rebroussez chemin si vous le pouvez encore, autrement vous finirez à la maison des fous ou à l’hospice.



(J. E. Soice)


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