Friday, July 6, 2012

Jacques Rigaut (1828-1929)


Jacques Rigaut


Penser est une besogne de pauvres, une misérable revanche. Quand je suis seul je ne pense pas. Je ne pense que quand on m’y force ; les contraintes, le petit examen à préparer, les exigences paternelles, ce métier qu’il va falloir subir, tout effort salarié me mènent à penser, c’est à dire à décider de me tuer, ce qui revient au m mon histoire que je raconteu, le directeur. Si je doute de mon existence, je ne conteste pas l'ême.

La petite V. vient d’épouser un riche garçon ; elle l’aime. Ce n’est pas son argent qu’elle aime, elle l’aime parce qu’il est riche. La richesse est une qualité morale.

Il y a quelques autos et quelques petites filles qui peut-être ne nous dégoûteraient pas, mais l’effort est au-dessus de nos forces. Tout ça finira par un mariage.

Chaque miroir porte mon nom.

Quand je dis mon front, mon sang, c’est une concession aux habitudes du langage. Si je doute de mon existence, je ne conteste pas l’existence mais seulement qu’elle soit mienne. L’usage du possessif m’est interdit.

Et si j’affirme, j’interroge encore.

Pour un œil bien rond il n’y a pas de différence entre perdre et gagner. S’il n’y a rien à gagner, que peut-on perdre ?

Dans l’asile d’aliénés, c’est clair, il y a un seul fou, un seul, le directeur.

Et plus mon désintéressement est grand, plus mon intérêt est authentique.

Qu’on ne me mêle pas à mes histoires.

Une fois pour toutes, ce n’est pas mon histoire que je vous raconte, c’est seulement une histoire que j’ai retenue. Il ne se passe rien, du moins il ne s’est jamais rien passé.

Le jour se lève, ça vous apprendra.

Danger : se fatiguer de réussir.

Le désir, c’est probablement tout ce qu’un homme possède.

Quand je me réveille c’est malgré moi.

Si ma sensibilité me conduisait à une action je serais sauvé. Car, quelque action que ce soit, elle donne un sens à toutes les expériences précédentes, elle les  organise.

Je serai un grand mort.

Je suis un homme qui cherche à ne pas mourir.

Je ne me trouve pas en dehors de l’ennui. L’ennui, c’est la vérité, l’état pur.

(Jacques Rigaut, Écrits, Paris, Gallimard, 1970)



Wednesday, July 4, 2012

JED7



Ma bien-aimée était en voyage,
je ne pouvais pas lui parler.

Avant de partir elle m’a dit: te quiero.
Et moi je lui ai répondu: je t’aime.
Elle a souri mystérieusement:
c’est un peu la même chose; mais te
quiero est  plus fort. J’ai souris à mon
tour:  tu es jeune, tu ne sais pas ce que
tu dis; on verra bien plus tard ce qu’il
en est.  Elle a fermé les  yeux et a
secoué la tête, puis elle s’est tue.

Maintenant elle est assise dans l’avion
qui l’emmène plus près de moi. Toute
la nuit j’ai rêvé d’elle, j’avais mal à la
tête quand je me suis réveillé. Plus
tard j’irai à sa rencontre. Je lui
dirai: prouve-le, maintenant, que
ton amour est plus fort que le mien. 

Cette nuit je me suis dit: pourquoi, ô dieux,
m’avez-vous fait attendre si longtemps
celle qui finalement a eu raison de
mon cœur et m’a ramené à la vie?
  
Maintenant je me plains: pourquoi,
ô dieux, m’avez-vous enlevé à mon
existence monotone où je ne souffrais
que de l’ennui pour me faire connaître les
peines du cauchemar et la folie? Pourquoi?


 (Joseph Edward Soice)

L'Arpeggiata - La Llorona

Tuesday, July 3, 2012

JED6


Elle était la vie. Si jeune et
souriante, elle disait les mots
que personne n’avait jamais dit.
Pourquoi est-ce que tu m’aimes ?
Il le lui avait demandé. Elle avait
répondu : je ne pourrai vivre
qu’avec un homme comme toi ;
et personne ne peut te ressembler
autant que toi-même ; mon choix
est fait. Il savait que ce qu’on
appelle l’amour est aveugle. Il
savait qu’après l’ignorance
arrive la sagesse. Ça l’attristait,
car il avait commencé à l’aimer
et il était presque sûr de la perdre.
Mais il s’est dit : puisqu’aucune
femme ne m’a jamais aimé autant
pourquoi fuirais-je, lâche, la douleur ?
Et il acceptait de l’aimer, d’être, le
temps qu’elle voudrait, son amant,
celui qui pour toujours l’adorerait.

(Joseph Edward Soice)

Monday, July 2, 2012

JED5


Elle croyait à l’avenir : elle vivait, elle bâtissait.
Moi je doutais, je m’ennuyais - et j’écrivais.
Penser était utile, mais parfois épuisant.
À force de rester accroché aux mots
on perdait de vue ce qui nous entourait :
les objets et les visages, ce qu’on pourrait,
si on le voulait, toucher. On en partait pour
réfléchir, c’était le motif ; on y revenait à la fin.
Mais entretemps  on avait oublié, on avait
arrêté de voir et de sentir. Le froid et la
chaleur, la haine et l’amour, la maison et
la rue s’offusquaient. Nous n’étions,
pendant le temps de la réflexion, qu’une
machine à déchiffrer et à organiser, un
appareil à extraire des conclusions. Ainsi
progressait, lentement, notre compréhension
de ce qui nous arrivait. Bien sûr, souvent il
fallait faire marche arrière et corriger. Et
puis, un jour, étant devenus sages de tant de
sagesse, la mort venait et nous emportait.
Après nous, d’autres, sachant ou ignorant
ce que nous avions appris, recommençaient
l’éternelle recherche de la vérité, croyaient
à la science, croyaient au progrès et à l’utilité
de l’effort accompli. Être un homme ou une
femme c’était cela. C’était cela la vie. 

(Joseph Edward Soice) 

JED4


Il peut arriver que d’autres,
quand loin de moi ta beauté
resplendit, soient tentés
de t’aimer. Dois-je
souffrir en ton absence ?
Je te l’ai demandé. Tu
m’as répondu : est-ce que
je suis une putain ? Et pendant
deux heures tu as refusé de
me parler. Je me suis excusé :
c’est un malentendu, je ne pense
pas ça de toi. Plus tard tu t’es
excusée aussi : bien sûr que c’est
un malentendu, pardonne-moi.
J’ai mis fin aux doutes, j’ai écrit :
les ailes de l’oiseau de l’amour
sont fragiles; mais je t’aime et
tout est bien à nouveau.

Oui, ils essayeront de te mettre
dans leur lit, ils ne manqueront
pas de le souhaiter. Mais moi,
insouciant, je sais que quoi
qu’il arrive toi et moi nous
nous tiendrons proches l’un
de l’autre, à l’abri de la
jalousie et du mensonge.

(Joseph Edward Soice)

Sunday, July 1, 2012

JED3


Je sais bien que ni les arbres,
ni le fleuve, ni les montagnes
n’ont bougé de leur place.
Oui, je le sais bien. Mais si je
dis que dans mon égarement
je n’avais pas fait attention à
la montagne, ni au fleuve, ni
aux  arbres du jardin et de
l’avenue, tu ne dois pas me
gronder ni te fâcher avec moi.
Car tout enfant que je sois, je
ne mens jamais. Ne te sens pas
forcée de m’aimer au-delà du
temps de l’amour (au cas où,
comme il arrive souvent, l’amour
connaisse lui aussi  la loi de la mort);
mais comprends moi  bien quand je
te  dis qu’en t’entendant  avouer que
tu  m’aimes mes yeux se sont réveillés
pour la réalité. Moi, qui ne voyais pas,
j’ai commencé à voir. Oui, c’est bien
cela – et cela seul - ce que je voulais dire.

Les arbres, les fleuves et les
montagnes  peuvent n’être, dans
ma tentative d’explication de ce
qui  m’arrivait, qu’une très brève
métaphore.  Mais ce que je dis est
clair et tu l’as  certainement  deviné :
l’amour seul a le  pouvoir, non pas de 
transfigurer la réalité,  comme il est
souvent dit, mais de nous  ramener
à la simplicité de la vie, là où nous
sommes  à nouveau à la merci de la
joie et de la douleur. Là où les arbres,
les fleuves  et les montagnes nous font
compagnie et sont  parfois  des complices
discrets de nos états  d’âme, de notre
destin si brusque et solitaire.

(Joseph Edward Soice)